La modernité balinaise mise à l’épreuve
 

Des Ramones en particulier au punk en général il n’y a qu’un pas. Ici, en 2012, deux jeunes types dynamiques et joyeux à l’occasion d’une crémation collective à Serokadan (district de Bangli, au centre de l’île).


 

 Dans son livre, Bali. A paradise created, paru initialement en 1989, l’historien Adrian Vickers décrypte l’image et l’origine du « paradis » balinais. La politique nationale, alors sous la férule de la dictature de Suharto, et l’économie libérale en plein essor bénéficiant du blanc-seing de l’administration étasunienne, étaient à cette époque plus dominants que le secteur de l’industrie du voyage. Un quart de siècle plus tard, la donne – comme le régime politique – a changé. Profondément. En 2013, avec un tourisme en hausse, mais de plus en plus discutable, en raison de ses effets dévastateurs sur l’environnement surtout, Bali est à la croisée des chemins. De son avenir voire de sa survie.

A gauche, l’œuvre originale d’Abdul Aziz, titrée « Mutual Attraction », qui a nourri l’imaginaire touristique du romantisme à la balinaise depuis des décennies ; à droite, joli « détournement » de ce même tableau, paru dans le Bali Cartoon Magazine « Bog Bog », en mai 2012. L’esprit de la fête à remplacé celui de la séduction...

 

Dans un récent ouvrage (En route pour Bali, 2013) consacré à ce précieux paradis en mutation, pour ne pas dire en sursis, j’ai tenté de montrer qu’en dépit des problèmes de l’heure la magie du voyage se poursuivait tant bien que mal. Sur fond d’exotisme et de couchers de soleil. Quelques pans culturels, religieux, sociétaux de la vie balinaise ont été mis en lumière, au regard d’une mondialisation qui pénètre jusque dans les moindres recoins d’une île désormais dédiée au tourisme international. Pour le meilleur mais aussi pour le pire, rien ne sert de se voiler la face à ce sujet. Et ce tableau est à l’image de la destinée de cette île et de ses habitants qui ont encore beaucoup à nous livrer. Parfois ils parviennent même à délivrer certaines âmes en peine abandonnés par un Occident (ou un Orient plus extrême et nordique) profane et matérialiste. Bali fait rêver et les premiers à l’avoir compris sont les Balinais eux-mêmes. Tout est fait pour satisfaire les demandes (exigences !) spirituelles de ces clients bienvenus. Au risque évidement de voir leur propre culture se matérialiser à grande vitesse. Comme partout, l’argent est le nerf de la guerre, qu’elle soit économique ou religieuse. Il est à craindre qu’en ce domaine tout le monde est croyant et pratiquant.

Sur la plage de Sanur, comme ailleurs, on trouve des reproductions en tout genre, pas toujours bien inspirées…

 

A l’aube du XXIe siècle, Bali est véritablement à la croisée des routes, comme elle l’a maintes fois été depuis au moins un millénaire. Mais cette fois peut-être un peu plus… Son destin peut vaciller, par exemple si les habitants bradent leurs rizières ou vendent leur patrimoine culturel, ou si de nouveaux colonisateurs – qu’ils viennent du froid ou qu’ils arborent une autre foi – prennent possession, d’abord symboliquement puis réellement, de l’île, de ses bienfaits et de ses indigènes… On n’en est pas là mais on y tend voire on y court.

Nulle envie de ma part de dresser ici l’acte de décès d’une île paradisiaque mais bien de déceler les contours d’une nouvelle île où s’ébauchent de nouvelles utopies, où s’égrènent des projets innovants et originaux de la part des autochtones ou en tout cas menés en partenariat avec eux. Car l’essentiel consiste à pérenniser le devenir de l’ensemble de la société balinaise, et non pas seulement ses traditions ancestrales ou religieuses, vite transformées par une industrie du divertissement en spectacles exotiques pour les besoins du folklore international. C’est la jeunesse balinaise qui saura – ou ne le saura pas – relever ces immenses mais passionnants défis qui l’attendent. Pour ne pas rester sur le bord du chemin ou de la dernière rizière qui subsistera, les Balinais devront composer – en fixant si possible eux-mêmes les règles du jeu, c’est tout le challenge – avec les Balinais de partout, des basses et hautes castes, des villes et des campagnes, mais également avec tous les autres Indonésiens et étrangers qui peuplent dorénavant leur île. Surpeuplée… Le vrai danger, si l’entente politique et culturelle – sur fond d’accord économique – tient dans le temps, et cela est à souhaiter, sera évidemment démographique… Une terrifiante épée de Damoclès – une bombe dit-on aussi… - qui se balance sur la tête des Balinais et de tous les amoureux de l’île.


A gauche, deux couvertures de recueils de nouvelles sarcastiques et joliment moderne du journaliste balinais Gde Aryantha Soethama. Elles parlent du mélange d’occidentalisation et de culture locale à Bali. A droite, les Ramones s’invitent sur les tee-shirts des membres de l’organisation d’une crémation royale à Ubud en 2008. Il est vrai aussi qu’au loin, on voit l’enseigne de DG, sans doute plus significative de l’évolution d’Ubud…

 

Pour l’heure, c’est une réalité, les « sous rentrent », comme on dit, et peu importe parfois (malheureusement) la manière, mais d’aucuns souhaitent voir cette belle île en mer céder aux démons, qu’ils soient de l’archipel ou des continents à la dérive. L’optimisme est à la fois nécessaire pour vivre même s’il peut s’avérer béat ou aveugle, voire même irresponsable sinon criminel à certains moments de l’histoire. Donc, pour ces prophètes du bonheur, rien de nouveau à l’est – l’éden est immuable – puisque, comme on le sait à force de l’entendre depuis quarante ans – et depuis l’avènement du « tourisme culturel de masse » (une originalité toute balinaise !) – « Bali sera et restera toujours Bali ». Comprendre « unique, authentique et inchangée »… A trop y croire, le réveil sera douloureux.

Il faut donc bien se rendre à l’évidence. Si elle reste magique pour beaucoup d’éléments (y compris ceux de la nature particulièrement imprévisibles), et je souhaite avoir été humblement capable de le montrer à travers certains écrits du présent ouvrage, l’île de 2013 n’a plus grand-chose à voir avec l’île rêvée d’antan. Celle autrefois vécue et décrite, entre les années 1920 et 1940 par une Vicky Baum ou un Walter Spies, ni même avec l’île qu’ont connue les hippies en mal de Goa et échoués au bout de la route des Indes à Kuta dans les années 1960 et plus encore 1970. Et les « vieux » expatriés d’aujourd’hui, certes pour la plupart nostalgiques d’une époque révolue, racontent dans le détail la longue et lente descente en enfer de cette île du paradis qui aurait perdu – en gagnant de l’argent et aussi en bradant ses terres – son âme en plus de sa virginité. En passant, ils y sont aussi pour quelque chose, non ?

Le débat est aujourd’hui vif et l’issue incontestablement grave. Mais gageons que les Balinais sauront, à temps, sortir de ce mauvais pas, empêcher que leur île sanctifiée ne devienne ni un « territoire sous plastique » ni un sanctuaire pour riches « étrangers » affairés ou en goguette, des Javanais aux Chinois, en passant par les Occidentaux. Une autre voie dramatique – en cours de réalisation hélas – est l’option qui fait de Bali une nouvelle destination, exotique et à la mode, du tourisme de masse… Le tourisme culturel a vécu, c’est un fait, et il y a des jours je n’ose pas trop imaginer ce qui viendra le remplacer !

Pour atténuer sinon échapper à ces destins qui ne peuvent traduire qu’un mauvais karma, qu’on ne briguerait à personne, deux solutions, en fait une mauvaise piste et une voie salutaire, semblent s’esquisser :

1) La piste glissante serait pavée de haine, de racisme et de violence, avec par exemple de nouveaux attentats « extérieurs » de grande ampleur ou de non moins nouveaux actes de rébellion et de vandalisme « intérieurs » menés par des locaux exaspérés par trop d’injustice et d’humiliation…

2) La voie de la sagesse serait – « est », préférions-nous employer – celle de l’ouverture repensée et de la préservation tant de la culture que de l’environnement de l’île, d’abord par les autochtones eux-mêmes, les jeunes avant tout, même si les soutiens de l’extérieur seront sans doute indispensables. Ce renouveau mettrait, entre autre, l’accent sur les « dynamiques » culturelles relevant de la modernité (non pas celle qui aliène mais celle qui dresse des ponts) et non pas, ou pas uniquement, sur la tradition, le patrimoine, bref les éternelles stratégies de muséification qui ne retiennent de la modernité que le mot « marketing »…

On ne peut qu’espérer que la première piste puisse être écartée durablement et que la seconde voie puisse voir le jour au plus vite. Pour ce faire, des efforts considérables sont nécessaires dans les domaines de l’éducation, de la santé (les deux « pour tous »), du transport (public surtout !), à la fois de la part des responsables politiques nationaux et régionaux mais aussi de l’ensemble de la communauté de vie qui partage son temps à Bali, ce qui inclus les Balinais, les autres Indonésiens, les étrangers qui désormais proviennent des quatre coins du monde. Bali offre aujourd’hui l’expérience, assez unique en son genre, de voir se développer une société insulaire née d’un socle endogène solide mais nourrie d’apports exogènes extrêmement variés. Un modèle pour d’autres îles tentées par le repli ?

Les défis sont pourtant innombrables. Le fait crucial que quatre millions de personnes résident, tant bien que mal, sur cette (trop) petite île constitue une véritable bombe à retardement, un défi quasi ingérable… et qu’il faudra pourtant arriver à surmonter. On pourrait commencer, drastiquement, par réduire le nombre de voitures au lieu de faire le contraire !

Offrande matinale, sur une gazinière, entre eux gamelles. Ou l’art local de cuisiner au milieu des fleurs…

 

On le sait, et on le constate plus encore de visu, les paradoxes à Bali sont une constante. Il faudra sans doute faire avec – ce qui débute, de la part de tous, par une meilleure compréhension de la culture locale mais aussi globale – pour mieux en cerner les enjeux, qu’il soit du moment ou dudit millénaire. Soulignons également, comme j’ai tenté de le faire à plusieurs reprises dans les textes de ce volume, que Bali est d’abord et avant tout une île indonésienne parmi d’autres (et au dernier compteur officiel il y en aurait plus de 18 000 à l’appel dans tout l’archipel). Son appartenance à l’espace national indonésien ne fait aucun doute. Pour l’instant. Demain est toujours un autre jour. Mais en attendant, les Balinais sont Indonésiens, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. L’avenir dira si ce fragile équilibre résistera ou sera rompu…

Bali, une nouvelle Ibiza ? La question est délicate voire incongrue, ou encore mal placée (géographiquement surtout), mais elle mérite sans doute d’être posée. C’est connu, Bali excelle dans le don d’ubiquité et dans les exercices de grands écarts, culturels ou religieux par exemple. Tradition et modernité, luxe et misère, régionalisme et mondialisation, tous les contraires ici s’installent à la même table de l’auberge balinaise. Cette dernière n’a rien à envier à sa rivale espagnole… surtout si l’on se trouve à Ibiza. Pourtant, seule Bali, peut-être, est ainsi capable d’ingurgiter, d’adapter puis d’adopter tous ces apports d’ailleurs en les rendant d’ici. Le processus de balinisation (des apports) est même intégré dans la balinité (l’identité locale)… C’est tout le charme et le talent du peuple balinais de parvenir à de telles finalités, même si elles sont constamment remises en cause. Mais pour combien de temps encore cet équilibrisme est-il de mise ? Plus encore qu’Ibiza (trop délurée) ou que la Corse (trop proche), Bali répond à l’image de l’île paradisiaque où peuvent s’épancher les robinsonnades fantasmatiques de nos contemporains. Nous avons là un mélange de fascination de l’altérité radicale et une obsession de vouloir à tout prix se plonger dans le « grand ailleurs », comme le montre dans les deux cas cités la double attractivité d’une culture « autre » et d’une spiritualité à la fois alternative et débordante. Quant au tourisme, il ne faut pas attendre grand-chose de sa part car il n’est pas là pour changer le monde mais le donner à voir, cartes postales à l’appui. Gardons à l’esprit que toute entreprise touristique n’a aucunement de vocation philanthropique à faire valoir, un voyagiste n’est ni une ONG ni une association à but humaniste mais une banale entreprise commerciale dont le premier souci est de gagner de l’argent et non pas son ticket pour le paradis. Dans son livre sur Ibiza, bel exemple d’archétype de l’industrialisation du plaisir, le philosophe Yves Michaud s’inquiète à juste titre – comme je m’inquiète moi-même pour l’avenir du sud de Bali confronté à peu près au même processus de touristification extrême – de l’évolution de cette île espagnole vouée au tourisme de masse, où la corruption drainée par la « production industrielle des expériences de jouissance » mène inévitablement à la prostitution. Michaud termine son analyse et son livre par ces mots qu’on peut aisément reprendre pour des dizaines d’autres sites et destinations : « Pour échapper à cette évolution, il ne suffira pas d’inventer un autre modèle de tourisme, puisque ce qui est en jeu, c’est autre chose, de plus difficile à produire : un autre rapport à la vie ». Pour parvenir à le produire, à Ibiza, à Bali ou ailleurs, il ne faudra pas compter sur le tourisme mais sur les autochtones qui n’ont pas (encore) été pris dans l’étau de la consommation outrancière ni soumis aux modes et cultures de la vie touristique. Le processus est peut-être en cours mais reste loin d’être gagné… Mais, évidemment, ce n’est pas une raison pour jeter les sachets plastiques – également omniprésents – dans les rizières, dans les rivières, et un peu partout sur le bord des routes. Le touriste aussi à le droit, sinon le devoir, de changer. En mieux. S’améliorer donc. L’avenir du monde et pas seulement de Bali appartient à tout le monde, hôtes et invités, autochtones et voyageurs…

Mais revenons une dernière fois à Bali (car on y revient toujours…) pour conclure ici cet article. Le trop fameux « don’t worry, be happy » cher à l’hédonisme internationaliste en vigueur à Bali, comme d’ailleurs à Ibiza, risque d’en prendre un sacré coup. Alors, tout comme Bali, on peut toujours changer… de slogan marketing. Alors, pourquoi ne pas opter en faveur de « be worry, just take care » ? Y réfléchir c’est déjà s’interroger à de nouvelles voies ou solutions pour demain. Alors, comme nous l’avons rapidement vu, à Bali, il est de coutume de dire que tout change et rien ne change. Le paradis est en sursis puis agonisant, avant de renaître comme par magie. Rien de vraiment étonnant pour une terre habitée par autant de divinités. Voici pour terminer, et en images, quelques permanences et transformations lors des deux décennies passées. Pour mieux nous inviter à méditer sur le temps qui passe. Et parfois nous dépasse.

 

 

Des changements parfois évidents…

 

Le temple majeur de Besakih, respectivement en 1991 et en 2011.


Le palais d’eau du raja de Karangasem, à Amlapura, en 1991 et en 2012.

 

Le passage du col entre Bebandem et Amed, en 1991 et en 2012.

 

Des continuités également évidentes…

 

Si le temple du lac Bratan (Pura Ulun Danu Beratan, ou temple de la déesse du lac) a été rénové récemment,
il est toujours dans les nuages, ici 1991 et en 2010.

 

Détail des peintures murales de l’ancien palais de justice de Klungkung, en 1991 et en 2012.

 

Monument commémoratif du puputan (suicide collectif et rituel, mais qui signifie également combat jusqu’à la mort)
de 1908, au centre de la ville de Klungkung, en 1991 et en 2012. Ici, avec le béton, rien ne change…

 

 

 

 

 

Franck Michel

 

 

 
     

Références citées et pour aller plus loin

 

Michaud Yves, Ibiza mon amour. Enquête sur l’industrialisation du plaisir, Paris, NIL, 2012.

Michel Franck, En route pour Bali. Chroniques d’un paradis en mutation, Québec, PUL, 2013.

Vickers Adrian, Bali. A paradise created, Singapour, Periplus, 1996 (1989).


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