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Dans ses Mémoires, l’écrivain indonésien Pram,
emprisonné dans cette prison à ciel ouvert que fut
pour lui et tant d’autre l’île de Buru, se rappelle
les moments de doutes et de luttes. Il semble ici,
une kretek au bec, contempler la carte des Moluques
où l’île ronde de Buru se trouve au centre de
l’archipel, très loin du pouvoir à Jakarta. |
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Voilà une île, presque ronde et forcément bourrue, sans
doute en raison de son histoire qui peut en effet en rendre
acariâtre plus d’un, une île souvent difficile d’accès pour
cause de mer déchaînée et qui ne figure point sur la carte
touristique de l’Indonésie. Son nom : Buru. De triste
réputation, mais rien n’est perdu, car une île peut toujours
en cacher une autre, et c’est sans doute sa seule similitude
avec le train. Celle de Buru, perdue dans les lointaines
Moluques, a connu et continue de connaître d’étranges
destins. D’Alcatraz à Eldorado, ne serait-elle pas en train
de passer des fourches caudines de l’enfer aux promesses
édéniques d’un improbable paradis ? D’aucuns le pensent,
notamment ces centaines d’Indonésiens, locaux bien sûr, mais
aussi tous ceux spécialement venus de Java et surtout de
Sulawesi, en quête d’or, de richesse et de bonheur matériel.
Cette nouvelle île de la Fortune est-elle un rêve ou un
fantasme ? Un cauchemar politique ou une évasion tropicale ?
L’île de Buru, de Pram à l’or, de l’enfer du bagne à
l’eldorado minier ?
Colonisée en 1648 par les Hollandais, l’île est
définitivement entrée dans le giron national-indonésien en
1950. De nos jours, malgré la chape de plomb qui reste en
vigueur dans les têtes et chez les dirigeants au pouvoir,
l’île de Buru est connue dans tout l’archipel pour avoir
« accueilli », de 1965 à 1980, les militants communistes et
autres supposés sympathisants marxistes dans ce qu’il est
convenu d’appeler le plus grand camp d’internement « à ciel
ouvert » de l’ère Suharto. Ces « opposants » de la première
heure au régime de Suharto, parvenu au pouvoir par la force
en septembre 1965, ont longtemps croupi dans ce bagne
hostile, oubliés des médias, des autorités nationales et de
la communauté internationale, alors soucieuse – Américains
en tête – d’éviter la propagation du communisme et
l’ouverture d’un nouveau front au sud du Vietnam.
Aujourd’hui, nombre d’Indonésiens et même de Moluquois ne
connaissent à peu près rien – ou très peu – de cette
histoire taboue et honteuse, le gouvernement n’entendant
surtout pas ouvrir ce couvercle d’une marmite trop pleine
d’où pourrait surgir de sinistres souvenirs et autant de
légitimes revendications et réparations…
A l’époque de l’Ordre Nouveau, cher à Suharto, il fallait
faire taire toutes les voix dissonantes. Des décennies plus
tard, les dirigeants politiques actuels ayant toujours
conservé des liens directs avec ceux qui les ont précédés,
ne souhaitent pas ouvrir cette boîte de Pandore qui risque
fort de leur exploser au visage. Redonner la parole aux
rares survivants de Buru c’est pour eux s’exposer
dangereusement et risquer de perdre la face et leur place,
et leurs privilèges. Il faudra beaucoup de temps avant que
les langues se délient, la tache incombera sans doute aux
enfants et aux petits-enfants de tous ces prisonniers
politiques (Tapol, en indonésien) envoyés en enfer.
Un enfer évidemment pavé de bonnes intentions puisque les
sbires de Suharto entendaient rééduquer dans le cadre d’un
« projet humanitaire » !
Sur l’île de Buru, le détenu le plus célèbre fut
certainement le grand écrivain Pramoedya Ananta Toer.
Incarcéré ailleurs depuis fin 1965, il y a été enfermé de
1969 à 1979 avec de nombreux autres compagnons d’infortune,
au moins 12 000 prisonniers politiques, le tout évidement
sans aucun jugement digne de ce nom. Cette île maudite de
Buru avait été minutieusement choisie comme camp de
détention par les militaires pour diverses raisons
« pratiques » : Buru est très éloignée de la capitale
Jakarta, donc du centre de décision politique et aussi du
cœur de la lutte pour les intellectuels et opposants en tout
genre ; les ressources naturelles de l’île permettent une
relative autosuffisance pour les prisonniers, l’Etat ne
perdant guère d’argent à les incarcérer de la sorte ; Buru
recèle de terres vierges qui, pour les autorités,
n’attendent qu’à être défrichées puis transformées en
rizières, donc un labeur éprouvant et journalier pour les
détenus ; l’île est un bagne naturel parfait, une forêt
dense peuplée de bêtes sauvages et autour une mer tout aussi
indomptable, bref aucune grande évasion à envisager…
Pramoedya Ananta Toer, auteur en 1949 d’un livre traduit et
intitulé en français Le fugitif, ne voit guère
comment s’évader de cette prison où seul l’air est libre.
Durant sa pleine décennie de détention sur place, Pram,
comme l’appellent en général les Indonésiens, a rédigé
plusieurs livres, au début sous forme d’histoires racontées
(l’usage du stylo et du papier lui était alors interdit) à
ses proches compagnons de camp, puis plus tard à l’aide
d’une vieille machine à écrire qui, à ses yeux, était
devenue la passerelle vitale pour s’ouvrir au monde
extérieur. Parmi ses publications majeures de cette époque
de réclusion à Buru, mentionnons le Buru Quartet, et
plus précisément Bumi Manusia (Terre des Hommes,
disponible en français chez Rivages) et Nyanyian Sunyi
Seorang Bisu (Chant silencieux d’un homme muet,
ouvrage non traduit en français à ma connaissance).
Interrogé par Kees Snoek en 1991 sur sa vie quotidienne dans
l’île-prison de Buru, Pram raconte qu’avec ses camarades il
travaillait en forêt, refaisait les routes et entretenait
les champs ou les rizières. Auparavant, il passe quatre
années en prison à Salemba, puis il est transféré dans l’île
de Nusa Kambangan (pour quelques semaines seulement), et le
16 août 1969, il part pour Buru. « On mangeait peu et on
avait toujours très faim. Les trois premiers mois on n’avait
pas de savon, et pendant six mois pas de sel. On cherchait
parfois des sagoutiers pour ensuite en confectionner et
consommer la farine ». Il évoque aussi la constante
pression psychologique exercée sur les détenus par des
geôliers plus ou moins tortionnaires. La faim était aussi le
nerf de la survie : « On mangeait en fait ce qu’on
trouvait ». En outre, rapporte l’écrivain, les maladies
prolifèrent au camp et nombreux ont été ceux qui périrent en
raison du manque de soins médicaux appropriés. En 1977, à
son « apogée », près de 14 000 prisonniers politiques
étaient détenus sur l’île.
En 2000, dans un article du New York Times, bien
documenté et consacré au bagne de Buru, Thomas Fuller
considère que, pour d’éventuels visiteurs versés dans
l’histoire, très peu de vestiges subsistent du passage des
milliers de prisonniers politiques durant une quinzaine
d’années. Certes, on trouve des cimetières pour honorer la
mémoire des torturés ou des morts de faim déportés ici. En
fait, certains lieux construits de la main des détenus ont
été détruits… lors des émeutes interreligieuses survenues il
y a douze ans ! A Buru, on est loin de tout et si on a
envoyé des gens dans ce lieu perdu c’était d’abord pour les
oublier. Alors, logiquement, déterrer ou même évoquer ce
passé n’est pas chose aisée. Suharto a déporté à l’époque la
crème de l’élite intellectuelle du pays dans ce que Fuller
appelle « cette Sibérie tropicale ». Car la
similitude avec le goulag stalinien, à l’exception du climat
et de la nature du régime politique, est évidente. Suspectés
d’accointance avec le communisme, mais non jugés, les
détenus de Buru périrent des maladies tropicales, notamment
du paludisme mais aussi de tuberculose. Certains furent
abattus froidement ou moururent sous la torture.
La libération du camp se fera attendre jusqu’en 1979 presque
au même moment où, à Phnom Penh, le régime sanguinaire et
criminel des Khmers Rouges tombe sous les assauts de l’armée
vietnamienne. On a alors beaucoup parlé, avec raison, de Pol
Pot et de l’Occident qui n’a rien voulu voir venir de
l’horreur en marche au Cambodge. Mais, en Indonésie, sous la
botte de Suharto, le camp de Buru, même longtemps après sa
« libération », n’a jamais fait les gros titres de nos
médias internationaux, et encore moins des médias
indonésiens. Amnésie totale.
Précisons quelques faits : suspecté de liens avec le PKI
(parti communiste indonésien, dissous depuis l’ère Suharto),
Pram – qui n’a jamais pris la carte du parti – est envoyé à
Buru en 1969. Le camp fut clairement une prison mais, dans
la langue fourchée du clan Suharto, il fut baptisé du nom de
« projet humanitaire de l’île de Buru » ! Difficile
de faire plus incohérent. Les détenus rescapés se demandent
encore en quoi il pouvait être « humanitaire ».
Durant sa détention, Pramoedya avait établi une liste
détaillée mentionnant 315 décès : des hommes écrasés sous
les troncs d’arbre, torturés à mort, abattus à coup de
lance, etc. Ses mémoires racontent le calvaire dans le
détail. Thomas Fuller a interviewé Pram mais également
d’autres survivants. L’un d’entre eux, Arief Sugiyanto, se
souvient de l’écrivain en train de raconter à ses codétenus
le récit de ses livres à venir : « Nous aimions écouter
les histoires car à ces moments là nous oubliions qui nous
étions et les conditions dans lesquelles nous vivions. (…)
Il disait ses histoires quand il voyait que les camarades
étaient fatigués et avaient besoin d’évasion ». Ce
monsieur Sugiyanto a été envoyé à Buru car il était
instituteur et soupçonné de relations avec le communisme.
Comme plusieurs centaines d’autres prisonniers, il a décidé
de rester vivre à Buru après sa libération à la fin des
années 1970 : « il a converti sa prison en maison »
écrit Fuller à son sujet.
Un autre détenu, témoin de l’époque, Monsieur Tumiso (qui
habite maintenant à Jakarta), se souvient des dures
conditions de travail dans l’île. Et aussi, de la capture
des oiseaux multicolores tropicaux, que certains détenus
tentaient de revendre aux soldats ou visiteurs pour gagner
quelques roupies : « Mais il y avait une tradition chez
les prisonniers pour que personne ne garde les oiseaux. On
ne voulait pas mettre en cage quelque chose qui était libre »,
dit-il. Pour tous les prisonniers revenus de Buru, les
souvenirs restent ancrés, voire vivaces. Pram, de son côté,
révèle à Fuller que lorsqu’il dort, et quand il rêve, « ce
sont les souffrances de Buru qui remontent à la surface ».
A Buru même, de nombreux écrits de Pram ont été détruits par
les autorités. Mais, heureusement, les épreuves qui
formeront les quatre volumes du Buru Quartet seront
sauvées in-extrémis, grâce aussi au courage et à l’aide d’un
pasteur allemand qui emportera le manuscrit de Pram hors des
frontières de l’Indonésie.
Pour Matheos Viktor Messakh, qui a également rencontré
d’anciens prisonniers politiques, certains témoignages – à
l’instar de celui de Hersri Setiawan – refusent toute forme
de victimisation. Ecrivain et universitaire ancré à gauche,
Hersri Setiawan dit avoir d’emblée mesuré les risques de son
engagement : « Quand on est traqué par le gouvernement,
il faut être préparé à mourir » dit-il. Comme d’autres
intellectuels engagés, il a rejoint à la fin des années
cinquante le mouvement culturel Lekra (Lembaga Kebudayaan
Rakyat). Après avoir été en représentation pour un
groupement d’écrivains asiatiques et africains au Sri Lanka
durant quatre ans, il revient à Jakarta en 1965. Avec les
idées qu’il véhiculait, ce n’était vraiment pas le bon
moment. Le 30 septembre 1965, six généraux du haut
commandement de l’armée ont été kidnappés et assassinés. Les
jours et les semaines qui suivent cette tuerie, l’armée (et
son chef de guerre Nasution) a accusé le PKI d’avoir tenté
un coup d’Etat et lui met la responsabilité du massacre sur
le dos. Après son arrestation, Hersri fait de la prison et
sera transféré, avec 850 autres détenus, à Buru, en 1971.
Pendant son incarcération sur l’île, on lui a demandé de
rédiger une thèse pour un lieutenant ; à sa libération en
1979, le soldat diplômé est venu chez lui et l’a remercié
puisque grâce à son travail de rédaction il a été promu
colonel… Les huit années de Hersri passées à Buru ont fait
l’objet d’un livre de souvenirs douloureux – paru en 2004,
sous le titre Memoar Pulau Buru – et de 1979 à ce
jour, l’écrivain a publié de nombreux écrits, articles et
livres confondus.
Janet Steele, dans les colonnes du Jakarta Post,
revisite le passé de l’île de Buru. Dès son arrivée, elle ne
s’attendait pas à ce que Buru soit une île aussi belle.
Inconsciemment, les images d’une île-bagne participent à cet
étonnement. Pourtant rien n’est vraiment simple à Buru, hier
comme aujourd’hui. Encore en 2006, le passé du bagne a bien
du mal à passer, comme l’atteste la venue cette année de
deux journalistes du magazine Tempo, Goenawan Mohamad
et Amarzan Loebis, ainsi qu’une équipe de tournage
australienne venue pour réaliser un documentaire. Tout ce
monde a été interrogé par la police locale pour tenter de
comprendre les raisons de leur visite dans l’île de Buru…
Janet Steele rencontre sur l’île un certain Monsieur Dasipin.
Dans les années 1960, il était membre de Pemuda Rakyat, un
mouvement de jeunesse du PKI. A Buru, il s’est marié avec
une autochtone, et lorsque les prisonniers ont été libérés
en 1979, il a décidé de rester sur place.
Comme pour tous ceux dans la même situation, le plus
difficile est de faire comprendre aux autres, qu’il est
impossible de pardonner et d’oublier. Janet Steele rencontre
ensuite à Jakarta Amarzan Loebis, le journaliste de Tempo
qui fut également détenu à Buru. Ce dernier lui explique que
lors de l’adhésion au PKI, au début des années soixante,
vous deviez trouver deux « parrains » déjà membres du parti
pour vous « coopter » à l’occasion d’une cérémonie très
ritualisée, surtout pour des communistes laïcs ! Selon
Amarzan, il ne fut jamais question à Buru de savoir si tel
ou tel camarade détenu fut membre ou non du PKI, ou
seulement sympathisant. Cela ne jouait pas, et de toute
façon, pour l’Ordre Nouveau aussi, tous étaient coupables au
même titre. Amarzan explique également que lorsqu’un détenu
était libéré, on lui « offrait » le choix suivant : repartir
sur Java (mais personne ne le voulait vraiment, pour des
raisons différentes évidemment) ou s’installer ici, dans
l’île de Buru, et y refaire sa vie. Dans ce dernier cas, on
allouait au prisonnier libéré – un ex-Tapol selon la
terminologie officielle – deux hectares de terre, deux têtes
de bétail et une petite maison. Cela souvent ne se refusait
pas. Surtout qu’avec l’estampille « ex-Tapol » on ne
va pas bien loin et on est marqué pour le restant de sa
vie : plus d’acquis, pas de travail dans la fonction
publique, discriminations et stigmatisations de toutes
sortes. Aujourd’hui, c’est la mémoire qu’on assassine à
force de ne pas vouloir se souvenir. A propos de Buru,
Amarzan Loebis constate que « la destruction des baraques
et de toutes les traces des bâtiments a été un effort pour
effacer l’histoire et la mémoire. Ils ont seulement préservé
le hall dédié aux arts car les villageois l’utilisaient
régulièrement ».
Tout au long de la décennie précédant sa mort, survenue en
2006, Pram aura délivré et apporté de nombreux témoignages,
écrits et oraux, sur ces années de plomb et de détention.
Puissent-ils seulement servir aux générations futures. Cela
ne sera pas évident : il y a peu de temps, un jeune
villageois balinais me précisa fièrement que « plus
personne ne lit, c’est ringard, désormais il faut mettre un
visage devant les livres ». Puis de m’expliquer tout
heureux de sa plaisanterie : « book a laissé la place à
facebook et on ne pourra plus revenir en arrière ».
Evidemment, la bataille des idées sera rude dans un tel
contexte de délitement du savoir. Dans mon village à Bali,
une institutrice m’a avoué qu’elle aimerait bien lire les
livres de Pram mais que c’était vraiment trop compliqué à
comprendre pour elle. Le but n’est donc pas de faire marche
arrière mais d’avancer en marchant correctement. Et pour ce
faire, les témoignages de personnages comme Pram, ou de Putu
Oka Sukanta pour prendre une exemple balinais, sont précieux
pour la jeunesse et l’avenir du pays.
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Pram et son frère
dont un ouvrage rend compte de leur constant
dialogue. Pram et sa légendaire machine à écrire, en
couverture d’un ouvrage qui lui a été consacré peu
avant sa mort en 2006. Le titre est explicite :
« J’aimerais voir que tout cela soit terminé », à
savoir les années de sévices, d’enfermement et de
censure, à Buru ou ailleurs. |
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Buru, ses richesses et sa
ruée vers l’or
La principale ville (et port)
de Buru est Namlea, située au nord-est de l’île. Troisième
plus grande île de l’archipel des Moluques, le point
culminant est le Mont Kapalat Mada qui s’élève à 2729
mètres. La forêt tropical humide regorge de bois d’ébène et
de teck, de sagoutiers et de cocotiers. En 2012, l’île de
Buru compte au moins 140 000 habitants, sans doute bien plus
en raison de l’afflux de nombreux chercheurs d’or ces deux
dernières années. La population locale vit essentiellement
des revenus de la forêt, de la pêche, de l’agriculture… et
maintenant de l’or.
Le meilleur hôtel de l’île
est le Grand Sarah et c’est certainement l’un des
établissements les plus luxueux de toutes les Moluques. Une
énigme voire une aberration lorsque l’on sait que Buru est
tout sauf une destination touristique. Mais l’aspect
aberrant réside plutôt dans le fait que l’hôtel a été
spécialement construit pour la venue du président Susilo
Bambang Yudhoyono (SBY) qui n’y passera qu’une seule nuit.
J’ai pu constater ailleurs dans l’archipel, à Banda Neira
par exemple, des « comportements fonciers » similaires ! « Ah
oui, il est beau cet hôtel, c’est là que le président a
dormi, depuis il est vide », m’avait-on alors expliqué.
Depuis donc, cet ’hôtel là était soit indisponible, soit
réservé aux VIP, soit tout simplement trop cher. On peut
légitiment s’étonner de ces hôtels étoilés construits dans
des coins reculés des Moluques pour héberger un président et
sa suite pour une nuit. Surtout, depuis qu’il est aux
« affaires », avec ce que fait – ou plutôt ne fait pas – le
président en exercice pour ses électeurs-citoyens… à moins
qu’il se s’agisse que de ses sujets dévoués. Pour une fois,
pourquoi ne pas opter pour notre Rajah moderne, plutôt que
de choisir la banale suite présidentielle du Grand Sarah,
pour une nuit dans un résidu de cellule là où croupirent
Pram et congénères ? A Londres aussi, des bobos en quête
d’exotisme hôtelier séjournent une nuit dans un hôtel-prison
afin de s’imaginer – le temps seulement de quelques heures –
d’être incarcéré pour le casse du siècle. Chacun cherche
l’exotisme où il peut. Mais SBY, lui, il pourrait ainsi
vaguement s’imaginer ce que fut le quotidien fait de
privations et les longues nuits des prisonniers politiques
qu’il a contribué – par son silence et par sa complicité
avec le régime de son ancien mentor Suharto – à exiler dans
ce coin retiré de l’archipel. Une nuit à la belle étoile en
parlant du passé plutôt que dans un cinq étoiles en
regardant la télé ? C’est l’aventure assurée pour SBY. Il
est vrai, peut-être, qu’en passant sommairement une nuitée
dans les décombres du bagne, accompagné d’un ex-Tapol
qui lui remémore le passé (cela est toujours utile), le
président SBY se découvrirait une solide foi politique pour
rétablir plus de justice et repenser la notion de bien
public dans son beau pays. On peut toujours rêver. La classe
dirigeante de Jakarta préfère nettement le tourisme de
shopping à Singapour que le tourisme d’aventure à Buru, avec
comme leitmotiv : « il ne faut pas regarder en
arrière mais préparer le futur ». A Buru, pour l’heure,
l’avenir n’appartient qu’aux chercheurs d’or les plus
chanceux, les autres n’auront sans doute jamais le loisir de
voir la couleur de la moquette des chambres de l’hôtel Grand
Sarah.
Si l’île de Buru n’est donc
pas connue pour le dynamisme de son industrie touristique,
elle l’est davantage pour son huile médicinale à base
d’eucalyptus (minyak kayu putih). Des ruelles d’Ambon
jusqu’aux marchés de Surabaya, les échoppes proposent ces
huiles réputées, en insistant sur la provenance du produit
comme gage de qualité supérieure. Les insulaires se
composent des habitants de la côte, musulmans et commerçants
(sans oublier des Javanais et des Bugis arrivés depuis les
années 1960 dans le cadre des programmes de
« transmigration » ou transmigrasi), et des rares
indigènes autochtones, semi-nomades, qui survivent tant bien
que mal dans les montagnes et les forêts. Aujourd’hui, une
ruée vers l’or sur les flancs des montagnes de l’île fait
régulièrement la « une » de l’actualité de l’île.
L’or surabonde, et certains y
trouvent bien leur compte, mais les habitants ont d’un seul
coup délaissé leurs champs, leurs rizières et même leurs
bateaux de pêche. Tous ou presque souhaitent creuser les
collines et devenir riches comme Crésus. Mais c’est
désormais le riz qui manque et un maire lucide a, au début
de l’année 2012, freiné sinon stoppé l’exploitation aurifère
dans l’île. Mais l’or attire et rend fou, et sans surprises
les exploitations se font alors plus clandestines. En mars
2012, dans un article de Kompas, A. Ponco Anggoro
s’inquiète de cet engouement maladif et compulsif pour le
métal jaune. Il cite le cas de Turyono, un habitant de
Waeapo, sur l’île de Buru, qui après avoir trouvé le bon
filon, rentre voir sa femme au guidon d’une moto clinquante
neuve : « Turyono a réussi à s’acheter la moto de ses
rêves en vendant les 65 grammes d’or qu’il a trouvés dans
les collines de Wansait, prés de chez lui. La nouvelle s’est
très vite répandue sur toute l’île de Buru et jusque dans
d’autres régions d’Indonésie » précise le journaliste de
Kompas. Le miracle est donc parfois vrai mais plus
dure est, pour beaucoup, la chute. Au sens propre également,
car les cadavres de ceux qui sont tombés sur la colline
d’honneur, s’empilent sans que cela ne refroidissent la
ferveur des nouveaux arrivants. Car ils sont des milliers,
de Java et de Sulawesi surtout, à se ruer sur l’île de Buru,
dans l’espoir de s’enrichir.
Un autre souci, spirituel et
culturel, survient cependant, ainsi que le rapporte Ponco
Anggoro : « Les collines de Wansait, qui était
jusqu'alors la terre sacrée d’une communauté traditionnelle
sur laquelle personne n’osait s’aventurer, se sont
transformées en une véritable fourmilière grouillante de
douze mille chercheurs d’or et de négociants à la petite
semaine. Depuis, l’activité se poursuit avec frénésie, nuit
et jour. Pour accéder aux pépites, les tamiseurs doivent
creuser des trous jusqu’à cinq mètres de profondeur, et même
des tunnels de dix mètres de long. Comme leur densité ne
cesse d’augmenter, les trous se chevauchent et les tunnels
se croisent. Bien que la terre des collines soit friable,
les tamiseurs ne craignent pas les éboulements. ‘Plus on
creuse profond, plus on trouve d’or’ explique Jibril, un
homme de 35 ans originaire du centre des Célèbes. En une
journée, il a trouvé 50 grammes d’or d’une valeur de 19
millions de roupies (1800 euros). Il a partagé le gain avec
ses deux compagnons, si bien qu’il a gagné en un jour 6,3
millions de roupies (prés de 600 euros), beaucoup plus que
ce qu’il gagnait avant chez lui, à Bombana, où il tamisait
au maximum un gramme d’or par jour. La communauté de droit
coutumier, propriétaire des terres de cette mine d’or, y
trouve elle aussi son compte. Chaque chercheur d’or doit lui
verser 100 000 roupies (9 euros) pour pénétrer dans ses
collines ». Alors, évidemment, une telle situation
suscite des vocations !
Beaucoup d’habitants du cru
changent du jour au lendemain de profession, de vie aussi.
La pêche est délaissée et le riz n’est plus récolté, cela ne
rapporte plus assez. C’est sûr… En conséquence, les étals du
marché sont vides ou peu achalandés. Même le poisson en
vient à manquer, un comble ! Du coup, ironie du sort, c’est
le riz, denrée devenue rare, qui est vendu à prix d’or ! Le
maire de Waeapo, Ramly Umasugi, a bien raison de s’inquiéter
de cette évolution, surtout que la région de Waeapo est
justement le grenier à riz de toute la province et « couvre
30% de la consommation de riz des habitants de l’immense
archipel des Moluques ». Le risque de pénurie
alimentaire dans l’ensemble des Moluques est donc désormais
possible. Le 8 février 2012, le maire décide de la fermeture
de la zone d’exploitation. Les chercheurs d’or ont été priés
de plier bagage… mais cela ne dura que deux jours, avant que
la vague ne reprenne, d’autant plus que des locaux voyaient
également le manque à gagner... Pour calmer les esprits, le
maire souhaite fermer la mine dite sauvage pour mieux
s’occuper de la mine officielle et estime que « nous
pouvons inviter des investisseurs ou monter une entreprise
appartenant à la région (…). Nous devons réfléchir à une
solution pour que les bénéfices de cet or profitent à tous
les habitants de Buru ».
Voilà qui n’est pas trop mal
dit ni trop mal pensé, mais comment endiguer les flux
massifs des fous de l’or ? Il faudra sans doute patienter
jusqu’à ce que la source du précieux métal jaune soit tarie
ou bannie pour que le reflux des chercheurs d’or puisse
véritablement s’opérer. Ici comme ailleurs, d’autres filons,
toujours aurifères et parfois mortifères, surgiront et
propulseront les hommes sur la voie de la folie.
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L’or est partout, comme à Ambon, à deux pas
du port. Ici c’est la marque Naga Mas
(dragon d’or) qui propose la vente d’une
huile médicinale de haute qualité, fabriquée
sur l’île de Buru, à partir du bois
d’eucalyptus. |
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